Europa – Le sanctuaire inexploré des tortues marines

Missions scientifique Glorieuse 2008

Lieu : Europa & Bassas da India

Réalisée en 2006

Chef de mission : Jérôme BOURJEA - Ifremer Réunion

Europa. On l’a souvent appelée l’île sauvage – à juste titre, mais c’est surtout l’île de tous les rêves…

Déjà, dans les années 60, l’équipe de Cousteau avait émerveillé toute une génération par les images de cette île encore inconnue. Puis ce fut le tour de Nicolas Hulot en 2001 de nous inviter 40 ans après et pour de brèves minutes à une plongée dans ses eaux translucides. L’année suivante, le cinéaste Rémy Tézier finissait de nous convaincre du caractère unique de cet îlot corallien perdu dans le sud du canal du Mozambique. Tous ont montré l’exubérance de ses fonds sous-marins, de la grandiosité de ses populations de sternes, fous, frégates et Paille en queues, et de l’exceptionnelle abondance de tortues vertes venant pondre sur ses plages. Mais aucun ne s’était vraiment intéressé à ce qui rend cette île aussi originale, unique, belle : sa mangrove aux eaux cristallines, véritable refuge pour la vie aquatique. Tel a donc été le principal objectif de notre mission : pénétrer cette mangrove, percer ses mystères et découvrir les trésors qu’elle renferme.

Mais, comme le disait un ami à moi, il est primordial d’avoir des rêves, mais encore faut-il perdre ses illusions. C’est donc avec un enthousiasme débordant que nous nous lançâmes dans l’aventure en juin 2005. Il aura fallu presque un an pour monter l’équipe scientifique, obtenir les autorisations, mettre en place notre logistique sur place, trouver notre bateau et le financement pour couvrir l’ensemble de nos dépenses. Et bien sûr, il fallait trouver un moyen de transmettre aux yeux des passionnés ce que nous allions découvrir, pour que de telles missions ne servent pas qu’à la recherche, mais aussi à montrer à tous l’importance qu’il y a à préserver de tels endroits, véritables reliques d’un passé sauvage hélas trop lointain. Et ce moyen c’était un film. Une équipe de cinéastes s’est donc jointe à nous pour nous épauler dans cette mission tout autant scientifique qu’originale, presque originelle…

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, le 21 Mai 2006, une équipe de 5 biologistes marins, 1 botaniste et trois caméramans dans un avion à destination de Tuléar – Madagascar, où une Goélette nous attendait pour nous mener à Europa. À bord, l’aventure à la fois scientifique et humaine commençait. À l’image de cette île Mystérieuse tant convoitée par les âmes pures, les embruns du large nous invitaient à l’évasion, caressant à la fois tendrement nos visages et vicieusement nos entrailles… Dans 36 heures, nous attendait un petit bout de corail fossile qui a su s’adapter à la vie et la conserver par son hostilité… une goutte de terre dans un océan, un caillou bien petit portant le nom de tout un continent… Europa…

22 mai dans l’après-midi, rendez-vous à Tuléar, tout au bout du quai, derrière une montagne de bagages. Nous y retrouvons Jérôme qui nous présente l’équipe des 9 scientifiques

A peine les formalités administratives accomplies, nous quittons Tuléar à la voile. Les 15 à 18 noeuds de vent de travers par une mer formée nous permettent de tenir une bonne moyenne.
Dès le deuxième jour de navigation et malgré les embruns, l’équipe de tournage se met au travail. Les caméras et les micros sont sortis et chaque scientifique explique dans ce premier interview les différents objectifs de cette mission.

Antsiva trace son sillage et progresse tellement bien que c »est avec 10 heures d’avance que nous atterrissons à Europa par une nuit sans lune. Dans l’obscurité presque totale, nous jetons l’ancre à quelques mètres seulement du récif et nous attendons le lendemain matin pour accéder au mouillage principal devant la station Météo.

Nous ferons un premier séjour de 5 jours à Europa pendant lesquels nous ne reverrons qu’épisodiquement notre botaniste Vincent qui, pris en charge par Olivier, le gendarme d’Eruopa, crapahute des journées entières à travers l’île à la recherche de nouvelles plantes à répertorier.
Le groupe « tortue » se met en place et définit les objectifs : 30 tortues vertes devront être baguées ainsi que 10 imbriquées.
Le groupe « hydraire », après avoir installé un laboratoire dans la cuisine du gendarme partage son temps entre la recherche et la collecte d’hydraires sur le platier et le travail d’étude au labo. Serguei a une méthode de collecte plutôt amusante : allongé à plat ventre, il plonge sa tête dans les moindres flaques et trous d’eau et en ressort triomphant, un pâle et minuscule hydraire au bout des doigts.
Robin, quant à lui, part à la recherche de « l’oiseau rare » ou se joint au travail de l’équipe « tortue ».
Enfin, les cameramen accompagnent l’un ou l’autre des groupes selon leur besoin d’images.

Sur l’île d’Europa, le lagon couvre une surface de quelques 900 hectares dont 700 hectares d’une magnifique mangrove.
C’est donc dans cette mangrove que Stéphane et Jérôme vont concentrer leurs efforts. Pagayant sur leurs canoës au milieu des palétuviers, ils sont toujours prêts à plonger pour attraper une des nombreuses tortues qui nagent à côté d’eux. Une fois capturée, la tortue sera baguée, mesurée, répertoriée et fera l’objet d’un prélèvement d’ADN.
Dans leurs pérégrinations, nos deux scientifiques sont accompagnés par une ou deux annexes qui transportent le matériel ou l’équipe de tournage. Celle ci aura parfois quelques difficultés à progresser en raison de la très faible profondeur du lagon ; plus d’une fois, les annexes resteront plantées et ont du être tirées, poussées, portées… alors que les légers canoës jaunes se faufilaient sans soucis dans quelques centimètres d’eau !
Ce qui frappe en premier au cœur de cette mangrove c’est l’étonnante clarté de l’eau. Et puis, d’un bras à l’autre le paysage n’est plus le même : les grandes étendues de sable fin font place à un chenal parsemé de patates de corail, puis c’est la découverte d’une clairière d’où émergent d’irréelles sculptures de corail fossile. Cette diversité associée à la pureté du site ménagent des instants magiques de pur bonheur.

Au cours de l’exploration, l’équipe découvrira une résurgence, véritable poumon intérieur de la mangrove. Des failles apparaissent communiquant avec la haute mer par voie souterraine. A marée descendante, la mer est engloutie par ce puits naturel, créant un rapide sillonnant entre les roches fantomatiques du corail fossile. C’est aussi le site de concentration des tortues imbriquées. Sur les 14 baguées 12 en seront issues.

Le 28 mai, départ à la tombée de la nuit pour l’atoll de Bassas da India situé à une soixantaine de milles au Nord Ouest d’Europa.
Très peu d’études ont été effectuées sur cet atoll et l’objectif de la mission est d’aller faire un repérage.
Le vent est tombé, c’est au moteur et poussé par le courant que nous glissons vers l’atoll. Ici, peu de repère visuel. Un simple annneau coralien qui entoure un lagon couleur vert turquoise.

Arrivé sur le site nous notons une très grande différence entre les coordonnées GPS et les informations de la carte marine (pour obtenir les coordonnées à inscrire sur la carte, il faut additionner à la lecture GPS en Latitude (+) 2’045 et en Longitude (-) 1’160).
Sur Bassas da India, la couronne du récif est accore et tombe directement sur des fonds de 3000 mètres, ce qui rend particulièrement difficile la recherche d’un mouillage. Enfin, nous jetons l’ancre par 20 mètres de fond, mais le récif n’est qu’à 40 mètres du bateau ! Les quarts de mouillage s’imposent donc en prévision d’une éventuelle renverse du vent.
Dans la journée, le vent monte jusqu’à 25 noeuds et se maintiendra pendant tout notre séjour.
Pour les cameramen, il n‘y a pas grand chose à filmer. De l’eau tout autour, ça manque de diversité !!
En fait, tout se passe sur le platier coralien et sous l’eau.
Nicki est toute excitée car aucun hydraire n’a jamais été répertorié sur ce site. Tout est donc à découvrir !
Et c’est cette vision étonnante que nous offrent Nicki et Sergueï : seuls au milieu de l’océan, ils cherchent des hydraires, penchés sur un bout de corail à peine découvert à marrée basse. Des trous d’eau ont retenu des poissons perroquets, et, tell Tarzan, le couteau entre les dents, Sergueï les attaque sauvagement et nous fournit le dîner du soir.

Après une rapide investigation du lagon, d’ailleurs bien agité, les scientifiques ne repèrent aucune tortue et décident alors de prgrammer pour le lendemain une exploration du tombant en plongée bouteille.
En attendant ce moment fort, nous organisons à l’arrière du bateau une partie de pêche, mais il est bien difficile d’éviter les nombreux requins qui tournent sans arrêt autour du bateau et qui sont décidément très intéressés par nos appâts. Nous faisons tomber la ligne sur le fond et, une fois le poisson ferré, c’est la course contre les requins qui finissent souvent par nous voler notre prise et se font prendre eux même à l’hameçon. Impossible gaffer notre requin tant sa peau est dure (notre ttrident va en faire les frais !) et c’est Tombo qui le remontera à bord en le prenant au lasso. Il sera cuisiné le jour même et pour la majeure partie de l’équipage, ce sera une première.
Le lendemain matin, Stéphane, Jérôme, Robin et Nico partent pour une plongée en bouteille qui restera gravée dans les annales.

Dans 20 mètres d’eau, à la limite du tombant, ils observent de nombreux poissons qui se démarquent par le gigantisme de leur taille, en particulier des carangues et des mérous de toutes sortes, dont un mérou patate de plus de 100 kgs qui suivra toute la progression des plongeurs. Ils captent l’attention d’une bande de 8 requins pointe blanche ainsi que d’un requin gris. Ils rencontrent aussi de nombreux et énormes perroquets ainsi que des napoléons et une myriade de poissons de récif. Un véritable festival dont ils en resortent tous éblouis et émerveillés !

Déjà deux journées passées à Bassas da India et il faut penser à rentrer pour finir le programme prévu sur Europa. Pas de chance, le vent établi autour de 25 nds arrive pile en face et il nous faudra louvoyer pendant 24 heures dans une mer formée pour revenir à notre point de départ.

Après les derniers plans tournés dans la mangrove, toute l’équipe se dirige en tracteur au sud de l’île où un bivouac est prévu sur la plage. (attention aux attaques des moustiques à la tombée de la nuit)
C’est le grand rendez-vous avec les sternes. Tous les ans, à cette période, un million de couples, soit quelques deux millions d’individus viennent se reproduire sur ce petit bout de terre en plein milieu de l’océan indien. Tout commence par la parade amoureuse où les couples se forment en plein vol et poursuivent ainsi leur ronde incessante dans le ciel pendant plusieurs semaines. Puis, chaque couple se posera à terre pour la ponte, investissant ainsi chaque touffe d’herbe. Mais pour le moment, la parade amoureuse bat son plein. Le ciel est noirci de « kilomètres » de sternes et les cris continuels des oiseaux sont assourdissants. Au milieu de ces nuages de volatiles, nous notons déjà la formation de couples : ceux ci ont la particularité de voler toujours à deux. Nous nous arretons pour les observer, mais certains ne semblent pas apprécier notre présence et volent de plus en plus bas en émettant des cris significatifs. C’est à la fois terriblement impressionnant et magique. !
Là bas, l’équipe découvre également le « cimetière des tortues » : c’est une grande dune de sable sur laquelle de nombreuses tortues se sont laissées piégées. Epuisées par la ponte, les tortues ne parviennent pas à escalader la dune et meurent de déssechèment avant d’avoir rejoint la mer.
La plage sud est ouverte aux vents dominants et recueille naturellement de nombreux débris. Deux épaves de chalutiers semblent être la pour rappeler la fragilité des constructions humaines face à la férocité des éléments. La soirée se passera autour du feu de camps et la Vodka apportée de Russie par Sergueï sera bien appréciée.
Le lendemain matin, le retour se fera à pied le long de la plage Ouest. Pendant ce temps à bord d’Antsiva, cinq wahous seront pêchés (dont un de 1.50 mètres) pour approvisionner le détachement militaire dont le séjour vient d’être prolongé sur l’île.
Après le déjeuner, les 14 militaires qui ont accueilli l’équipe et facilité les nombreux déplacements dans l’île avec beaucoup de gentillesse montent à leur tour à bord d’Antsiva.
Ils vont tenter de battre le record de pêche du plus gros requin (record détenu par l’équipe précédente avec un requin de 2,65m). Un premier requin mordra à l’hameçon sans se ferrer. Dommage, il s’agissait d’un requin marteau particulièrement imposant ! Et c’est quelques minutes avant leur départ que nous remontons un mérou de plus de 40 kg, une belle pièce que nos militaires cuisineront à terre le soir même.
Nous sommes déjà le 3 juin au soir, et il est temps pour Antsiva et la mission de lever l’ancre. Une navigation ventée et pluvieuse sera notre lot jusqu’à Tuléar. A bord cependant la vie s’organise entre le repos (un peu forcé) pour les uns et les parties de tarots bruyantes et acharnées pour les autres.
Nous atteignons le port de Tuléar le 5 juin au matin et certains ne sont pas mécontents de retrouver le plancher des vaches !

L’équipage d’Antsiva tient à dire un grand merci à l’ensemble de l’équipe qui a su, par sa gentillesse, sa gaieté et sa patience, faire participer les néophytes que nous sommes à leurs aventures. Chacun dans son domaine a su faire partager sa passion et c’est riches de ces nouvelles connaissances et la tête pleine d’oiseaux, de tortues, d’hydraires et de plantes que nous poursuivrons notre route.
Jérôme, Stéhpane, Robin, Nicki, Serguei, Vincent, Serge, Thierry et Manu. Merci.

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